Article · septembre 2026 · 6 min de lecture

Je n’évalue pas votre maturité

Le verbe qu’on emploie pour nommer l’exercice décide de ce qu’il devient, et de qui repart avec le résultat.

Une main venue du haut tient une grande règle graduée au-dessus de la tête d’un homme qui la regarde, pendant que deux autres personnes attendent à côté.

Pendant plusieurs mois, j’ai produit ce que tout le monde autour de moi appelait des évaluations de maturité. Un certain nombre d’entités, une photo par entité, des couleurs et des moyennes (avec plein de tableaux, graphiques et calculs savants pour satisfaire l’ancien chef de projets en moi).

Je n’ai jamais assumé le verbe.

Évaluer, ça veut dire que je détiens l’échelle et que je vous place dessus. Ce n’est ni ce que je faisais, ni ce que je sais faire.

Ce que je faisais, c’était poser un diagnostic avec les gens concernés, à partir de ce qu’ils disaient eux-mêmes de leur système. La nuance a l’air cosmétique. Elle décide pourtant de qui repart avec le résultat, et de ce que quelqu’un pourra en faire des mois plus tard.

Ce que le verbe décide à votre place

Évaluer suppose une échelle qui fait autorité, quelqu’un qui la détient, et quelqu’un qui passe dessous.

Dans ce que je fais, aucune des trois conditions n’est remplie. L’échelle est une grille de discussion. Elle n’est pas à moi, je ne fais que l’animer. Et les gens en face la remplissent, au lieu de passer dessous.

Le problème, c’est que le verbe ne me demande pas mon avis. Il installe les trois rôles tout seul, dans la tête de ceux qui lisent le résultat. Ensuite je passe mon temps à démentir ce que mon propre vocabulaire a promis.

Première conséquence : le classement

Dès qu’il y a des couleurs et des moyennes, quelqu’un compare.

J’ai dû écrire noir sur blanc, en tête de la synthèse, qu’aucun rang entre entités n’était valide. Ce n’était pas une précaution rhétorique. Les photos n’avaient pas été prises dans les mêmes conditions : une entité avait répondu par une seule voix, une autre par un petit groupe, une autre en collectif élargi.

Mettre ces chiffres côte à côte, c’est comparer la température de plusieurs pièces avec autant de thermomètres différents, dont certains sont tenus par une personne et d’autres par un groupe.

La phrase a été lue. La question « et donc, qui est le plus mature ? » est arrivée quand même. Le verbe avait répondu avant moi.

Elle arrivera chez vous aussi, quelle que soit la précaution que vous aurez écrite en tête de votre document. C’est le moment où vous découvrez ce que votre exercice promettait vraiment.

Deuxième conséquence, plus lourde : la matière change de destinataire

Un dispositif construit pour lire un système produit une matière qui intéresse d’autres gens que ceux qui l’ont commandée.

Tous ont une bonne raison : savoir qui maîtrise son rôle, dimensionner une équipe, préparer un arbitrage budgétaire. Aucune de ces demandes n’est malveillante, et je ne connais pas d’organisation où elles ne se posent pas.

Sauf que sur une entité qui tient en quelques personnes, une moyenne et un écart-type suffisent à savoir qui a dit quoi. La ré-identification ne demande aucun effort.

Il n’y a donc pas besoin de mauvaise foi pour que ça dérape. Il suffit d’avoir collecté sous une promesse sans avoir écrit la règle d’usage.

Je ne l’avais pas écrite. Je l’ai posée après, quand la demande est arrivée. Une règle d’usage posée après coup ne protège que la suite, elle ne reprend pas ce qui a déjà circulé.

Ce n’est pas un problème d’outil

J’aurais pu restreindre les accès, agréger davantage, ne diffuser que des synthèses déjà travaillées. C’est utile, et je le fais.

Mais ça limite la diffusion sans toucher à la demande. Tant que l’exercice s’appelle une évaluation, il continue de promettre à quelqu’un une réponse sur les personnes. On peut fermer les portes, la promesse reste écrite sur la façade.

Le diagnostic co-construit n’est pas la version gentille

C’est la contre-intuition que je défends le plus souvent, et celle qui passe le moins bien.

Un diagnostic posé avec les gens est plus dur pour eux, pas moins. Quand c’est vous qui avez rempli la grille, vous ne pouvez plus renvoyer le résultat au consultant qui n’a rien compris à votre contexte. Le constat vous appartient, y compris quand il est mauvais.

Il est aussi plus inconfortable pour moi. Je perds la position de celui qui sait, et avec elle une partie de ce qui fait la valeur perçue d’un intervenant externe. On me paie plus volontiers pour un verdict que pour une conversation bien menée. Et oui Jean-Michel Jeposedesquestions, va falloir mouiller le maillot, suffit pas de parler !

Deux schémas superposés. En haut, « évaluer » : trois rôles empilés, celui qui détient l’échelle, l’échelle qui fait autorité, celui qui passe dessous, et une flèche descendante le long de la pile indique que le résultat descend. En bas, « poser un diagnostic » : les mêmes trois pièces côte à côte et sans hiérarchie, la grille comme support de discussion, les gens concernés qui la remplissent, le coach qui anime et ne détient pas, dont les contributions convergent vers un constat central qui reste chez ceux qui l’ont produit.
Figure 1. Les mêmes trois pièces, deux agencements.

Ce qui change quand on diagnostique au lieu d’évaluer

Sur la même grille et les mêmes questions, le contrat de collecte tient en cinq points :

  • Ce ne sont pas les coachs qui remplissent, ce sont les gens concernés, et le nombre de voix est écrit dans la photo elle-même.
  • Le résultat sert à ouvrir une conversation. Le livrable c’est la séance, le document n’est qu’un support de discussion pour l’animer.
  • On écrit la règle d’usage avant la collecte : qui reçoit quoi, à quel grain, pour en faire quoi, et ce qui ne sortira pas.
  • Ceux qui ont produit le diagnostic le gardent, et ils décident de ce qu’ils en montrent.
  • On refuse le rang entre entités, et on refuse toute annexe qui redescend au niveau de la personne.

Rien de tout ça n’est spectaculaire. C’est un contrat de collecte, écrit avant de lancer le chantier.

Ce que je continue de faire quand même

Dans mes documents, le mot est resté. On dit maturité, on dit restitution, et je n’ai pas rebaptisé le corpus.

Le client avait son vocabulaire avant moi. Je n’allais pas ouvrir un chantier de terminologie au milieu d’un exercice qui avait déjà bien assez à porter. Je choisis mes combats. Et la *** intellectuelle n’en fait pas partie.

Je vis donc avec un mot que je n’assume pas, et je paie le prix de le corriger à voix haute à chaque restitution. C’est un compromis, avec ce que ça implique : personne n’est complètement content, moi compris.

La question que je garde ouverte

La seule parade que j’aie trouvée, c’est d’écrire la règle d’usage avant de collecter quoi que ce soit. Ça évite l’essentiel des glissements, et la question du classement se posera de toute façon.

Si vous préparez un exercice de ce genre, la question à se poser n’est pas de choisir la bonne grille. C’est de savoir quel verbe vous allez employer pour en parler, et ce que ce verbe promet à celui qui lira le résultat.

Si la réponse ressemble à une note sur les gens, vous saurez au moins ce que vous êtes en train de préparer. Je ne l’ai su qu’après.

Et si quelqu’un a trouvé mieux que ça sur le verbe lui-même, je prends.